
Planisphère géopolitique et stratégique Que nous apprend l’histoire mondiale du renseignement ? Avec S-Y Laurent
Depuis longtemps, mais peut-être plus que jamais, le renseignement joue un rôle clé dans le devenir du monde. Par définition, il s’agit d’une activité secrète. Alors, nous est-il possible d’avoir - à partir de sources ouvertes - une connaissance du renseignement à l’échelle du monde entier ? Pour en parler, nous avons l’honneur de recevoir Sébastien-Yves Laurent. Professeur de science politique à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye. Co-auteur avec Peter Jackson et Boris Delagenière de « L’essor du renseignement moderne. Une histoire mondiale de l’espionnage », chez Nouveau monde éditions. Cette émission a été enregistrée le 5/01/2026 et diffusée le 3/03/2026. Planisphère est une émission de RND et RCF, produite par Pierre Verluise, reprise en podcast sur Diploweb.com avec en bonus une synthèse rédigée
Extrait de la synthèse rédigée
"Voici une une réflexion approfondie sur la nature, l’évolution et les enjeux contemporains du renseignement. À rebours des représentations fantasmées de l’espionnage, il développe une approche scientifique et historique du renseignement comme objet politique, institutionnel et technologique. L’entretien permet ainsi d’éclairer la place centrale du renseignement dans les rapports de pouvoir, les crises internationales et la prise de décision stratégique.
Sébastien-Yves Laurent propose une définition volontairement simple mais structurante : le renseignement est avant tout une pratique d’usage de l’information. Il ne s’agit pas uniquement de collecter des données, mais bien d’en faire (ou non) un usage politique, stratégique ou opérationnel. Cette distinction est essentielle car elle met en lumière un problème récurrent dans l’histoire : le fait que des informations pertinentes puissent être disponibles sans pour autant être prises en compte par le décideur. L’exemple de l’URSS face à l’invasion allemande en 1941 illustre tragiquement cette situation, où Staline disposait d’informations précises mais choisit de les ignorer. À l’inverse, certaines opérations contemporaines (capture du président du Venezuela Maduro en janvier 2026) montrent combien un renseignement exploité efficacement peut être décisif.
La thèse centrale repose sur l’idée de modernité du renseignement, qui émerge au XIXe siècle. Cette modernité se caractérise par quatre éléments fondamentaux :
. L’institutionnalisation bureaucratique des services de renseignement en temps de paix.
. Leur capacité à centraliser l’information.
. Leur proximité avec le pouvoir exécutif.
. L’irréversibilité de leur existence.
Contrairement aux dispositifs ponctuels existant dans les siècles précédents, les services modernes deviennent des bureaucraties permanentes, désormais indissociables de l’État. (...)
Deuxième thèse majeure : le renseignement est historiquement profondément dépendant des technologies de l’information. Dès le XIXe siècle, la télégraphie, puis la radio, l’interception des communications et le déchiffrement transforment les pratiques. La Première Guerre mondiale apparaît comme un tournant décisif : développement massif de l’écoute des communications, photographie aérienne, usage de l’avion comme outil de collecte d’information, coopération technologique entre alliés. Cette dynamique s’est poursuivie jusqu’à aujourd’hui avec le numérique et l’intelligence artificielle, créant une dépendance structurelle du renseignement à la technologie. (...)
L’un des apports les plus novateurs évoqués concerne la féminisation massive du renseignement lors de la Première Guerre mondiale. Loin des clichés de la « femme fatale », les femmes ont joué un rôle crucial dans les grandes bureaucraties du renseignement, notamment dans le déchiffrement, le traitement de l’information et la gestion administrative. Bien que cantonnées à des fonctions subalternes en raison des normes sociales de l’époque, leur contribution fut structurellement indispensable au fonctionnement des services."
